ACT SENEGAL

Le dilemme de la gouvernance de proximité : s’écouter et se parler à soi-même

Une caractéristique commune aux grands leaders transformationnels est la forte envie de vouloir conduire les gens vers une destination, d’un point A à un autre point B. Ceci comporte aussi bien des avantages que des contraintes. Le leader dont nous parlons doit être capable d’assumer la solitude du pouvoir, de s’imposer des sacrifices au plan personnel, de sa fortune, de ses amitiés, de sa vie familiale, etc. En outre, il doit être capable de promouvoir  des valeurs d’exemplarité, oser persuader les gens à intérioriser des sacrifices, les convaincre qu’à terme maintenir le statu quo actuel ne leur est pas profitable et est même dangereux.  Il a cet impérieux devoir de déclencher une nouvelle connaissance et prise de conscience. Le courage et la franchise deviennent alors une qualité essentielle. Reste à savoir si les gens qui se lancent en politique le font pour les raisons que nous venons d’évoquer.

Il y a aussi cette erreur d’assimilation entre leadership, le titre et le poste : le leader n’est ni le titre, ni le poste. Il y a aussi ceux qui disent aux autres ALLEZ-Y alors que le véritable message du leader transformationnel est : ALLONS-Y, Oui, nous pouvons, etc. C’est, qu’en fait, être détenteur d’un poste ou d’un titre de président de la république, de ministre, PDG ou autres, fussent-ils « prestigieux », ne suffit pas à qualifier quelqu’un de leader transformationnel. C’est vrai : il y a le mythe du leader qui aurait réussi seul par son propre talent ; mais on ne réussit pas seul les très grandes œuvres de transformation. Et cela, nous le disons dans nos cours de coaching : « Un est un tout petit nombre pour atteindre la grandeur ». On y arrive avec une équipe et des talents triés, des visions partagées, l’adhésion à un projet, des institutions fortes, le courage de se séparer des saboteurs et de faire face aux détenteurs de rentes, d’optimiser les ressources, etc. Tant et si bien qu’on a pu dire que la compétence du dirigeant est la moyenne des compétences des gens qui l’entourent. La hantise de la réélection et l’incapacité à construire un cercle rapproché facilitant des alliances stratégiques pour le vrai changement, non pour les sinécures, les transhumants et les débauchages, constituent une dimension du leadership politique non transformationnel. Dès lors, le leader transformationnel est confronté aux dilemmes suivants : Qui écouter ? A qui parler ? A soi-même ? A son entourage ? Au peuple et aux électeurs ?

Regardez ces gens qui demandent vos voix! Réfléchissez-y deux fois avant de voter : lorsque le dilemme entre MOI, JE, VOUS, LES AUTRES est un sérieux problème pour le candidat. Pourquoi prendriez-vous le risque de faire confiance à un tel leadership ?

Des messages ciblés qui mobilisent, apportent de la valeur et de  la différence, ainsi que la volonté de s’entourer de collaborateurs loyaux, compétents et indépendants qui conseillent sincèrement et sans craintes, sont tout aussi importants. Si vous avez été un grand responsable dans la vie, vous avez surement appris une leçon : une erreur de recrutement se paie cher, peut paralyser tout un changement de sorte que le Professeur Edward HESS de Darden University en arrive à conseiller : « recrutez lentement, licenciez rapidement ». Par de tels choix, le leader développe ses propres capacités d’écoute et d’attention soutenue et peut ainsi éviter des erreurs et des conflits inutiles et coûteux.  Pourtant, dans  notre contexte, trop d’hommes « politiques » font le contraire. On constate des articles ou des débats politiques télévisés qui sont des bavardages violents et désordonnés et qui finissent par lasser tant il s’agit de « politiciens » qui se parlent à eux-mêmes et entre eux, au lieu de regarder l’écran et de parler à l’audience en face : les citoyens, les contribuables, les créateurs de richesses, les électeurs, etc. Peut-être s’agit-il aussi là de ruses de gens qui n’ont rien de consistant à proposer, d’un gaspillage de ressources et d’énergie, d’un moment où les gens préfèrent surfer sur autre chose, car il n’y a aucune incitation à regarder ou écouter de tels  soliloques. En arriver, à force de s’écouter ou d’écouter un entourage courtisan, à croire à ses propres « propagandes » et à les intérioriser comme des réalités tangibles que l’on est le seul à sentir ou à voir, est une forme de folie qui un jour peut mener à un surprenant désastre. Le mot est lâché : derrière ; il y a cette option de propagande comme levier de conservation du pouvoir. Mais pourquoi l’opposition passerait-elle l’essentiel de son  temps à disserter sur le programme de l’autre pour tomber dans ce piège des querelles manquant à un devoir et une stratégie essentielle qui est de suffisamment  expliquer aux électeurs son propre programme alternatif ? La stratégie de propagande utilisée ne vise ni plus ni moins qu’à isoler et détourner l’attention. Pour parler comme Chomsky, elle vise à distraire des vrais enjeux pour empêcher qu’on en discute et à brouiller les pistes[1].

En arriver aussi à exclure toute perspective de contrepouvoirs ou de points de vue différents conduit au même résultat, à l’inverse de ce qui se passait dans la Rome antique avec ces esclaves qui avaient le privilège de glisser aux oreilles de l’empereur ce rappel « Souviens-toi, tu n’es qu’un homme » [1].  Cela rappelle aussi cet adage de notre belle culture parfois négligée : « SA GUEMIGN XASAW NA SA DOMOU NDEYE MO LO KO WAX ». Allez-le leur dire à certains qui oublient que la démocratie, c’est aussi le débat sain, la différence et vous aurez peut-être bien des ennuis, étrangement des insultes.

 Abdou Karim Gueye

Conseiller en Gouvernance publique du Président  Abdou MBAYE et

membre du Conseil National du parti Alliance pour la Citoyenneté et le Travail,

[1] 8 leadership lessons from history : world economic forum

[2] Cf. Necessary Illusions. Noam Chomsky

 


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